Attitudes, attributs et vêtements
des pèlerins

Quelques propositions pour approfondir l'attitude pèlerine qui transforme le marcheur en disciple. Elles ont été écrites au retour d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.

 

Pelerin , vis pleinement le chemin

CheminPèlerin, vis pleinement le chemin. Appréhende-le comme une réalité vivante plus grande que toi-même ; des milliers d'êtres t'ont précédé, des milliers te succèderont, des centaines y sont en marche en ce moment-même, des bénévoles en prennent soin, des riverains sont enracinés en lui, l'Invisible l'habite...
Des millions d'histoires secrètes s'écrivent en lui., à travers lui.Tous les pas déposés les réunissent dans un livre sacré à multiples visages. Peu à peu va se remplir la page qui est tienne...

Pose et dépose tes pieds l'un après l'autre, des milliers de fois recommence, toujours dans cette connivence renouvelée avec la Terre qui te porte. Elle a laissé tracer en elle, parfois creuser profondément cette voie sur laquelle elle t'accueille.

Ouvre-toi au Vent. Lui seul connaît l'intégralité de cette histoire sacrée qui continue de s'écrire. Il en transporte les secrets.

N'oublie pas le Ciel. Seuls tes yeux peuvent te dire qu'il est quotidien dans ton univers et qu'il n'est jamais deux fois pareil. Signe de l'imperceptible mouvement de toutes choses, il t'enseigne ses lois. Vois-le sans tes yeux et sens comme son immense protection t'accompagne.

A tout moment, le chemin peut devenir ton maître si tu en es son disciple. Glane les informations pratiques utiles aux besoins de ton corps et de ta psyche. Ne néglige pas ceux de ton âme.
Quitte tes représentations abstraites, jette ton catalogue de savoirs, désapprends ce que tu as mal appris, distancie-toi des guides extérieurs et des marches antérieures. Deviens neuf et vierge, ouvert et déplié comme cette coquille que tu portes précieusement. A chaque pas, retourne-toi, non sur ton passé mais en toi. Suis le mouvement de cette poussière que tu soulèves et qui revient sur Terre.
Le chemin n'a jamais été hier ce qu'il est aujourd'hui ni ce qu'il sera demain. A chaque instant il est unique et toi tu l'es également.

Vois et écoute, toujours dans la non exigence mais dans le respect de ce qui est. Pèleriner n'a jamais ouvert des droits à quiconque. C'est l'essence de notre passage sur la Terre. Alors place-toi dans cette attente de l'âme ouverte à l'Inattendu. Tu ignores le moment et la forme qu'Il prendra pour venir te rejoindre.
Il peut revêtir différents visages : un paysage, une construction humaine, le nom d'un site, un animal croisé de manière insolite ou non, un frère pèlerin, une sœur pèlerine dans l'intensité d'une brève rencontre ou au contraire dans d'incessantes retrouvailles. Qu'as-tu à apprendre d'eux ?

Approche-toi des vieilles pierres. Vestiges de temps anciens, elles recèlent de mémoires libérées au passant ouvert à leurs messages.

En chemin, laisse-toi surprendre par la venue à toi de l'Invisible sous la forme d'un tableau vivant, véritable icône d'une Réalité céleste qui soudain prend corps devant tes yeux. La Parole semble alors s'écrire sur le chemin. Incline-toi en dedans, rends grâce à Dieu et contemple ce qui t'est ainsi offert.

Dans les auberges, laisse-toi toucher par l'acte habité de celui qui agit autrement. Il t'enseigne peut-être le sens profond d'une parabole.

Dans les églises, les auberges, les lieux d'informations, un mot, une phrase, un texte, un miracle relaté peuvent t'attirer sans que tu en comprennes bien la raison sur l'instant. N'hésite pas à les relever, plus tard, ils éclaireront ton chemin intérieur.
Parfois, l'une de ces paroles prend soudainement vie là devant toi, en toi, à la reprise de la marche ou à sa relecture au temps de la pause. Quelque chose ne sera alors plus du tout comme auparavant. Laisse poser et s'intégrer cette belle grâce, bien sûr remercie...dans le silence.

Mais peut-être que ces mots sont là aussi pour te prévenir de quelques dérives possibles. Le chemin n'est pas toujours une voie toute tracée, de nombreux obstacles de tous ordres y sont embusqués. Certaines embûches ne t'atteindront pas mais d'autres te guettent. Tu es prêt à y tomber, tu n'en as pas encore conscience, tu es aveuglé par des certitudes dont tu ignores l'existence. Les signaux d'alerte se multiplient mais restent à l'extérieur de toi. N'attends pas pour t'imprégner de ces paroles, elles peuvent t'éviter de faux-pas. Tu le sais bien, le chemin de retour est toujours plus coûteux que l'avancée en terre balisée.

Consens aux pauses et aux détours pour te rendre dans les constructions consacrées. Implantées sur ton parcours comme des perles enfilées à un collier, elles jalonnent ta route et t'en rappellent le but, cette rencontre permanente de l'horizontale et de la verticale dans la gratuité de l'Instant présent qui se donne à toi. Entre dans ces lieux et prie. Ils te convient à un temps de repos, sens comme ton corps l'apprécie et comme le silence habité te pénètre.
Ils t'invitent aussi à la découverte de trésors cachés, signes de la Présence dont ils sont emplis. Les formes représentées ne sont peut-être pas celles de ta tradition et ne te parlent pas ou si peu...Ne te laisse pas arrêter. Elles sont porteuses de sens pour tes frères et sœurs enracinés dans des pratiques différentes des tiennes .Perçois la ferveur qui se vit en ces lieux et accueille l'hospitalité qui t'est offerte. Remercie.
Pose un regard étonné sur ce que tu vois. Peut-être, ce qui n'est qu'un « objet outrancier » va-t-il t'amener à t'interroger ? La question que tu portes en toi depuis longtemps et que tu n'arrivais pas à conscientiser peut surgir à cette occasion à un autre niveau de toi-même. Tu seras alors toujours surpris de la réponse qui te sera donnée et de la manière dont elle te sera offerte. A cette heure là, tu ne pourras encore en imaginer toutes les conséquences.
Marche dans cet espace, comme sur le chemin, dans la conscience de chaque pied qui se soulève et se repose. Quitte tes préférences de style, de taille, d'époque et avance lentement, tout en douceur. C'est toujours beau de pèleriner dans une église. Et puis, la Présence est partout chez Elle. A Elle seule revient le choix du lieu et du moment où Elle te le fera humer. Tu te sentiras alors tout-petit dans sa maison.

Mais, entends-tu les cloches qui sonnent juste à ton départ ou à ton arrivée ? Perçois-tu la Joie indicible qui t'envahit ? Qu'ont-elles à t'annoncer ?

Aurore du chemin
Septembre 2007

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Toute promenade au grand air peut devenir marche sacrée pour l'âme pèlerine qui entre en profonde connivence avec la nature. Deux témoignages d'un homme vivant quotidiennement à son contact, en Ariège.

 

Cueillettes printanières

Le soleil du matin réchauffe les buissons encore humides, sous les branches du chêne qui balance mollement ses feuilles au gré d'une brise légère, je respire et j'écoute le chant du monde.
Les cueillettes de bourgeons d'arbres sont finies en plaine. Les arbres sont verdoyants. Sur les montagnes proches, les sommets enneigés sont le signe d'une saison de cueillette plus tardive.
En écoutant bien le chant du monde, il y a cet écho lointain que me renvoient les montagnes. Encapuchonnées de blanc, elles ont perdu leurs longues traînes neigeuses avec les premiers jours du printemps. En ce début du mois de mai, les plantes dégagées laissent deviner des torrents d'eau cristalline et des prairies qui émergent de leur sommeil hivernal. Après de longues journées de pluie, le soleil printanier invite à aller flirter avec une altitude plus élevée.

Je rentre donc à la maison pour confier nos trois chèvres à Didier, mon fils.
Aidé de Lorraine, nous chargeons la voiture de paniers, de bocaux de tailles diverses, quelques sacs de cueillettes au cas où... et Câline notre jeune chienne dernière arrivée de la tribu, qui fera la paire pour aujourd'hui avec notre bébé bouc, Hercule. La voiture est pleine, humains et animaux sont calés. Nous nous engageons donc sur cette route qui ne cessera de monter jusqu'à ce grand plateau de Sault, perché à 900 mètres en pays Cathare.

A peine sortis du véhicule, nous entamons -Lorraine, Hercule, Câline et moi- un sentier buissonnier. Nous parcourons dans un premier temps ce sentier où les noisetiers couverts de lichen sont autant d'arbres drapés qui invitent le promeneur à une curiosité naturelle. Nous avons l'impression de marcher dans le couloir d'un château de géant. Les arches de noisetiers alternent avec des hêtres et des érables tout aussi courbés et chargés de lichen. Leurs bourgeons à peine éclos donnent une légère touche vert tendre au dessus des troncs et branches grisonnants.
Parfois ce couloir boisé s'interrompt sur quelques mètres laissant entrouverte la porte de la curiosité. Interpellés par des chants d'oiseaux joyeux ou les parfums de prunelliers en fleurs, nous franchissons quelques seuils qui ouvrent sur des endroits merveilleux.
Réfrénant notre curiosité, nous retournons chercher quelques récipients. Dans le couloir arboré, nous cueillons délicatement des bourgeons de hêtres que nous recouvrons d'alcool et de glycérine.
Puis à chaque porte, nous laissons nos affaires sur le seuil pour aller nous émerveiller, tels des enfants, dans des clairières verdoyantes ponctuées de fleurs colorées et bordées d'arbres au port majestueux. Chaque clairière est comme une salle géante dont les grands arbres en seraient à la fois les murs et les gardiens, et dont le plafond changeant suit la course lente des nuages dans le ciel bleu.
Dans chaque clairière, des hôtes majestueux nous accueillent. Des arbres altiers laissent pencher vers nous quelques branches basses pour que nous y cueillions des bourgeons médicinaux : hêtres, pins, aubépines et érables tendent généreusement leurs branches que nous parcourons de gestes adroits et respectueux. Nous faisons attention à cueillir peu sur chaque branche, le cœur empli de grâce pour chaque rencontre.
Pour cueillir, Lorraine et moi nous séparons. Nous allons dans les clairières qui nous correspondent le mieux, où les arbres nous interpellent par nos prénoms. Parfois, avant de cueillir nous goûtons un bourgeon de la clairière, comme une clé offerte à nos sens pour ouvrir cette porte magique qui permet certaines rencontres.
Pour la première fois, je goûtais et je voyais les bourgeons de sapin prêts à éclore. Cela ne ressemble à aucun autre arbre de ma connaissance. Des petits bourgeons marrons ont ouvert leurs écailles et laissent apparaître une membrane très fine et translucide qui entoure de minuscules feuilles prêtes à éclore. On dirait - bien que l'anthropomorphisme ne soit pas mon fort – un fœtus formé prêt à naître. Cela m'a rappelé cette fois où mes enfants avaient ramené un œuf assez mou. Alors que nous nous demandions de quel animal il pouvait provenir, la coquille s'est ouverte sous la poussée de « museau » d'un bébé lézard.

Un érable champêtre de taille impressionnante – le plus gros qu'il me soit arrivé de rencontrer – dégageait la douceur et la sagesse d'un vénérable ancien. Ses branches basses appuyées sur le sol formaient une coupole, parfois soutenue par une aubépine proche. La voûte était formée de branches entrecroisées où se mêlaient de longues pièces de lichens.

Epuisé de tant de grâce et de paix, je me suis allongé dans une dernière clairière avant de retourner silencieusement vers la voiture.
Dans ces clairières, il n'y avait pas de trace humaine récente, parfois un vieux muret, un chemin creux ou une petite battisse en ruine permettait d'imaginer une fréquentation passée. Aujourd'hui, à part quelques vaches, ces endroits sont peu parcourus et certaines clairières étaient déjà envahies de prunelliers et genévriers, reléguant l'ouverture de ce lien à une histoire passée.

La nature changeante marque le temps qui passe. Le cueilleur apprend alors que son état de pèlerin est un cadeau. Ces chants d'oiseaux, ces parfums fugaces et ces paysages merveilleux sont autant de trésors offerts à celui ou celle qui prend le temps de partager et d'ouvrir son cœur à ces bienfaits.

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Lever de soleil

Ce matin là, j'étais pour quelques temps en Pyrénées Atlantiques. Je m'étais levé vers cinq heures pour aller marcher au pic d'Arlas. Ce pic est une pyramide qui tutoie les sommets de la vallée de Barétous qui sépare le Béarn du Pays Basque. Quelques jours auparavant, j'avais accompagné un ami berger et son troupeau de brebis entre le pic d'Anie et le pic d'Arlas.

Le pic d'Anie est une pyramide de calcaire qui dresse sa pointe d'ivoire vers les nuages. Les traditions racontent que ce pic est habité par des géants qui fabriquent les orages. A sa base, vaste mer minérale, un immense plateau calcaire est laminé par les pluies séculaires qui descendent du pic comme autant de hordes humides attaquant le solide plateau. C'est peut-être la dureté minérale de ce plateau qui rend plus contrastant la douceur du pic d'Arlas qui se détache comme une île verdoyante de cette mer de calcaire. Autant le pic d'Anie est blanc et rocheux, autant le pic d'Arlas est vert et accueillant, un havre qui respire la paix, une douceur presque féminine. Si les géants habitent le pic d'Anie, ce sont sûrement des fées qui habitent l'Arlas.

Pour cette équinoxe d'automne, c'était dans cet éden que je souhaitais voir le soleil s'élever au dessus des crêtes et sommets, et éblouir le ciel de ses couleurs vives.

Levé à la nuit, je sortis dans la cour de la ferme. La voie lactée brillait dans le ciel en indiquant la direction de Santiago, Compostelle sur le chemin des étoiles...
Le cerveau embrumé, je roulais en voiture jusqu'à une aire de parking proche du pic.
Je descendis de la voiture pas franchement réveillé. Il faisait nuit, l'air était frais. Je n'avais pas pris de lampe torche.

Je commençais à marcher un peu « au feeling ». Avant d'attaquer la montée du pic d'Arlas, une petite marche d'approche était nécessaire entre les maigres prairies d'altitude. L'air était silencieux et les odeurs endormies. Quelques vaches broutaient dans un demi-sommeil. Pas de sentier flagrant. Je suivais donc les sentes animales que je distinguais à peine, pour arriver à un petit plateau à l'herbe rase, au pied de la masse de l'Arlas qui se dressait devant moi. Comme tout était faiblement éclairé par la lune et les étoiles, le pic était d'abord une masse imposante avant d'être un havre accueillant. Il le deviendrait bien, au bout de l'effort.

Etait-ce la fatigue, ou bien était-ce le manque d'expérience de marche nocturne, mais mes pas me semblaient lourds, mon corps était pesant. J'avançais lentement et péniblement depuis que j'avais quitté ce parking. En plus, un vent froid s'était levé alors que j'avais commencé à marcher, il me refroidissait la nuque et me donnait froid. J'aurai dû me couvrir plus. Je m'abritais quelques minutes en m'allongeant dans un creux de terrain derrière quelques rochers coupe-vent. Je me calmais et me détendais. Autour de moi, le vent sifflait dans les graminées séchées. Au dessus de moi, l'Arlas se dressait comme un appel, surmonté d'un croissant de cette lune de fin de nuit.

La clarté grandissante annonçait le jour naissant. Ce sont généralement les moments les plus frais, ces instants qui précèdent le jour.
Comme j'avais rendez-vous avec l'astre solaire, je me levais pour commencer cette courte ascension qui menait au sommet de la pyramide.

Je repris ma marche, lente et régulière. A peine avais-je fait quelques pas, que je remarquai une plume noire qui sursautait dans les herbes rases. Les rafales de vent voulaient définitivement la renvoyer à son élément naturel, le ciel. Pour me motiver, pour avoir un compagnon imaginaire qui m'accompagnât dans cette dernière grimpette, je ramassai la plume et la glissai sur mon oreille. Aussitôt ce geste achevé, j'eus l'impression réelle de me sentir léger, je comprenais physiquement la formule « se sentir pousser des ailes ». Une énergie nouvelle me portait avec cette plume.
Sur la sente où je cheminai se dressaient des cairns, monticules de pierres offerts aux éléments. A chaque cairn, je posais une pierre, accompagnée d'un souhait ou d'une prière. Je posais aussi, avec certains de ces cailloux qui venaient grandir l'amoncèlement, des poids qui pesaient sur mes épaules ou plutôt qui pesaient sur ma vie, que j'avais la possibilité de déposer là, au bord du chemin, pour que les éléments les emportent au loin. Quel chemin !

Arrivé au sommet, je découvris ce petit replat qui marquait la fin de ma montée. Je m'installais sur une pierre plate pour contempler le spectacle céleste. Le ciel était orange. Les vallées en contrebas baignaient d'une brume orangée. Les nuages dessinaient leurs reliefs en jouant avec le soleil. Lorsque ce dernier était caché par un gros nuage, le ciel s'embrasait. Des rayons colorés fusaient sur les cotés et à travers le nuage. C'était magnifique.

Je contemplais.
Je communiais.
J'étais la montagne, j'étais le nuage, j'étais l'infinité du ciel...

Un cri, je sursautai. Un gros oiseau noir, un corbeau, surgit de nulle part. Il venait de crier au dessus de ma tête. Il vola un court instant au dessus de moi.
« Compagnon, ainsi donc nous avions rendez-vous ? Comme ton plumage noir d'ébène reflète bien les lumières du ciel. Peut-être que les fées de l'Arlas avaient écrit d'une plume noire qu'en cette équinoxe nous serions réunis, comme deux êtres qu'une passion commune rapproche en une amitié naturelle. »

Durant de longues minutes je savourais ce nouveau jour qui commençait.

Sur ce tout petit replat au sommet de l'Arlas, il y avait cette pierre plate, il y avait aussi une boite en fer surplombée d'un couvercle lourd. Curieux de nature, je testais pour voir si la boite s'ouvrait. Effectivement, elle s'ouvrait et à l'intérieur il y avait des messages. Des noms, visages inconnus, racontaient dans leur langue qu'ils étaient venus ici, à la même place, toucher du doigt le ciel et les nuages.

Il était temps pour moi de redescendre dans la vallée retrouver ma famille et partager un petit déjeuner. Je quittais mon promontoire et m'engageais dans la pente. Je marchais plus rapidement qu'à l'aller. Les cairns sur mon passage n'attiraient plus mon attention. La brise qui auparavant était froide était devenue tiède et douce.
« qu'il est bon de sentir la lumière souffler dans l'air. »

Alors que je descendais, la vie diurne montait à ma rencontre. Les cloches des vaches tintaient en chœur dans les estives et répondaient à celles des brebis et des chevaux qui pâturaient en contrebas. Les oiseaux volaient et chantaient dans l'air qui transportait un parfum léger.
Arrivé au pied de l'Arlas, là exactement où je m'étais abrité du vent, un coup de vent ôta la plume de mon oreille et l'emporta. J'aurais voulu la garder, comme un souvenir de ce compagnon d'un instant. Mais elle filait trop vite. Je la regardais s'éloigner au gré du vent, comme un adieu silencieux.
On dit que le corbeau est fidèle à vie. Si un membre du couple meurt, l'autre reste solitaire jusqu'à son dernier souffle. Je ne sais pas si aujourd'hui tu es encore vivant, corbeau solitaire qui est venu m'accompagner en cet instant précieux. Le temps passe, tout passe, mais dans les brumes de mes souvenirs, tu voles encore à mes cotés.

Stéphane

 

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PARS !

Cette fois, c'est décidé : tu vas prendre la route.  Je ne dis pas "tu vas envisager de faire un pèlerinage".   Car la décision est prise. L'exécution  n'est  qu'une  question  de  délai.   Le  temps  pour  toi  de débroussailler  ton agenda.   De peser  le pour et  le contre de quelques préoccupations qui te paraîtront bientôt secondaires.  Car tu en es tout à fait sûr à présent : là? L'essentiel est en chemin.  Je te laisse le soin d'interpréter la phrase comme tu l'entends : l'essentiel est ailleurs que dans  la  quotidienneté  qui  meuble  bien  imparfaitement  ton  existence. L'essentiel part à ta rencontre.  Et c'est bien parce que tu en es de plus en plus persuadé que tu vas bientôt boucler ton baluchon.

Ami, je voudrais te dire aujourd'hui combien j'ai, comme toi, connu les mêmes hésitations.  Implorer les délais pour mettre le projet en « œuvre ». Je comprends donc très bien tes tergiversations.  Plier bagage,  lever l'ancre,  cela ne se fait pas sans un pincement de cœur, à tout le moins. "Partir, c'est mourir un peu", c'est bien connu.  Ce qui l'est moins, c'est que ce n'est pas toujours aussi mélodieux que dans la chanson.  Alors, ils sont nombreux à vouloir freiner ton premier élan généreux : des personnes. Des circonstances  de vie,  aussi.   D'ailleurs,  observe-le bien : ils se répondent bien souvent dans une stratégie complice pour t'arrêter.

Mais en cet instant, c'est différent.  Ta décision est prise.  Plus rien ni personne ne pourra t'arrêter.  Il y a comme une force irrésistible qui te dit que la décision est prise et que tu ne  reviendras plus dessus. Et que cette décision est bonne : tu pars !
Tu  as  aussi  le  sentiment  que  si  tu commences à  t'interroger sur  les motivations de ta folle équipée,  ton enthousiasme faiblira.  Tu pars donc avec comme seul espoir d'être  'transporté' au-delà de toi-même.  Et comme tu as raison de te nourrir de cette espérance : tu ne seras pas déçu !

Demain,  après-demain,  après avoir  bouclé soigneusement  ton barda - parce que les derniers détails seront lourds d'anxiété retenue - tu riras du soin que tu auras mis à te protéger.  Mais tes pensées, déjà, seront en marche.  Elles vagabonderont dans d'autres espaces que ceux qui t'ont été donnés de vivre jusque maintenant.  Tu découvriras - mais ce ne sera pas vraiment une surprise - qu'ils sont nombreux à t'avoir précédé.  Et qu'ils seront bien plus nombreux encore à te suivre.  Tu t'es inscrit dans une histoire.   La  tienne  mêlée  à  celle d'un peuple innombrable.   Et cette histoire, il ne faudra pas beaucoup d'efforts pour t'en persuader, est en mouvement.

C'est pourquoi tu partiras.  Si je suis si affirmatif, ce n'est pas tant pour essayer de te convaincre que pour t'inviter à réveiller le feu qui couve en toi.  Car tu en rêves depuis si longtemps que tu ne peux plus ne pas partir.  Reporter encore la réalisation de ton voeu le plus cher, et ce ne sera pas le départ qui te paraîtra une folie, mais sa non-exécution.

Mais tu as déjà trop tardé à lire ceci.  Va.  Boucle ton sac. Enfile tes godasses.  Prie le Seigneur qu'il t'accompagne sur la route.  Et quitte pour toujours le vieil homme qui sommeille en toi.

Christian, ton frère pèlerin.

 

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