Pèlerinage
Pèlerinage extérieur ou pèlerinage intérieur? A côté des pèlerinages religieux orientés vers ces lieux considérés comme saints ou sacrés, lieux de cultes ou de célébrations, il y a le pèlerinage intérieur : le chemin à parcourir c'est l'espace qui nous sépare du Dieu que nous cherchons au loin sur la terre ou au plus haut dans les cieux et nous-mêmes. C'est le temps qu'il nous faut pour que se réalise le retrait de la projection, celui que nous cherchons et projetons au dehors, il est au dedans de nous, c'est le temps d'une eucharistie, celui que nous cherchons, nous le sommes...
Le pèlerinage dans la nouvelle alliance qu'inaugure Jésus doit se vivre à l'intérieur, vers ce lieu de nous-mêmes où s'origine le Souffle et la Conscience , "c'est là et nulle part ailleurs qu'est « notre Père, notre Roi, notre époux", et Armand Abécassis d'écrire: " En réalité le pèlerin se rend sur le lieu du pèlerinage ou sur le lieu choisi par Dieu, à la rencontre de lui-même et de sa communauté, mais surtout à la rencontre de Dieu-Roi et du Dieu-Père, afin d'en éprouver l'amour infini. " (Armand Abécassis, op. cit., p. 65/66).
Le pèlerinage
Jérusalem est peut-être avant toute forme de nomination et de définition : « un haut lieu de pèlerinage », pèlerinage pris dans le sens habituel du terme : voyage de croyants vers un lieu consacré par une manifestation divine ou par l'activité d'un maître religieux (présent ou passé) pour y présenter leurs suppliques ou leurs offrandes, dans un espace, contexte propice ou préparé pour cela (naturel ou fait de mains d'hommes).
La visite du lieu saint, qui en est le terme, est précédée par des rites de purification (la marche étant le rite privilégié de cette purification), elle s'accomplit dans une communauté où les pèlerins peuvent se reconnaître comme partageant une même foi dans la présence à un même Dieu. La difficulté, le défi ou la beauté à Jérusalem, c'est qu'il y a plusieurs « lieux saints » et donc différents buts de pèlerinage, et différentes communautés qui ne semblent pas toutes partager la même foi, même si chacune confesse qu' « il ne peut pas y avoir d'autre Dieu que Dieu. »
Avant de se « recentrer » sur Jérusalem, la Bible nous parle de nombreux lieus de pèlerinage : Sichem où Abraham reçut la visite de YHWH, Bethel où Jacob combattit avec l'ange, Silo où résidait d'abord l'arche d'alliance ; lorsque celle-ci fut introduite sur la colline des Jébuséens ou « Mont Moriah » par David, lorsque Salomon lui construisit un temple, Jérusalem devint alors le lieu de pèlerinage de tout Israël, et ce fut un devoir pour tout israélite d'y « monter » trois fois par an pour y « faire la fête » en Présence de YHWH qui a fait de Jérusalem Sa demeure.
« Tu me fêteras chaque année par trois pèlerinages. Tu observeras la fête des pains sans levain. Pendant sept jours tu mangeras des pains sans levain, comme je te l'ai ordonné au temps fixé du mois des Epis, car c'est alors que tu es sorti d'Égypte. Et on ne viendra pas me voir en ayant les mains vides. Tu observeras la fête de la moisson, des premiers fruits de ton travail, de ce que tu auras semé dans les champs, ainsi que la fête de la Récolte au sortir de l'année, quand tu récolteras des champs les fruits de ton travail. Trois fois par an, tous les hommes viendront, pour être vus, devant la face du Maître, YHWH » (Ex 23, 14-19).
Armand Abécassis, commente ainsi ce texte :
« Le sens véritable du pèlerinage est dans la présentation à YHWH. L'Hébreu devait se rendre à Jérusalem pour voir et être vu, pour se montrer à Dieu et se présenter devant lui les mains pleines. Le pèlerin allait se faire reconnaître en reconnaissant, car c'est de Dieu seul qu'il tenait à être reconnu et salué. Présenter à Dieu les prémices du produit du travail, c'était reconnaître que dans le principe, la terre Lui appartenait et que seule cette reconnaissance – au double sens du mot – donnait le droit et la possibilité d'user de la Terre promise. Paradoxal rite que celui de l'offrande des prémices, par lequel l'Hébreu venait fonder sa souveraineté sur sa terre en s'en défaisant au profit de Dieu, dans le temple de Jérusalem.1 »
Le temple, une fois détruit, Jérusalem restera pourtant le lieu vers lequel se tournent toutes les prières et où tout croyant aspirera au « retour », au grand pèlerinage sur la terre de ses ancêtres, à Jérusalem, là où son Dieu ne cesse de demeurer et de l'attendre.
« Dieu comme Père, Roi et Epoux, telles sont les manifestations divines auxquelles aspire l'Hébreu, le Juif, et le mystique, et telles sont les fonctions du pèlerinage dans la tradition biblique, talmudique et mystique. Le pèlerin y rencontre Dieu comme Père qui promet et sauve Son fils ; comme Roi qui dicte la constitution de son peuple composé de sujets ; comme Epoux de la communauté juive qui devient l'alliée d'amour. Or il est remarquable que dans la famille patriarcale c'est l'expérience de Dieu comme Père qui donne naissance, promet et révèle la Loi, qui fut primordiale. Aux temps de l'installation des Hébreux en terre promise, et autour du Temple, c'est l'expérience de Dieu comme Roi qui fut centrale. La société hébraïque avait en effet à se protéger contre le pouvoir politique et contre l'Etat royal ; les prophètes, comme certains prêtres d'ailleurs, l'ont constamment rappelé aux rois et au peuple. Enfin, en exil, les Juifs dispersés reprennent le symbolisme conjugal cher aux prophètes en tentant d'unir en même temps les trois manifestations divines. Père, Roi, Epoux, et donc famille, société, et communauté. Le Judaïsme officiel, certes, a surtout mis l'accent sur les relations de paternité et de royauté, à Dieu ; et le christianisme a magnifié la relation d'amour à Dieu considéré comme Epoux de l'Eglise et même littéralement, d'une femme – la mère de Jésus. Mais y a-t-il un Roi qui ne soit pas en même temps Père, et existe-t-il un Père qui ne soit pas époux également ? La Loi existe-t-elle sans amour et l'amour peut-il se passer de la Loi ?
En réalité le pèlerin se rend sur le lieu du pèlerinage ou sur le lieu choisi par Dieu, à la rencontre de lui-même et de sa communauté, mais surtout à la rencontre de Dieu-Roi et du Dieu-Père, afin d'en éprouver l'amour infini. » (Armand Abécassis, op. cit., p. 65/66)
Les « psaumes des montées » (Ps 120-134) expriment la prière et les sentiments des pèlerins, Jésus les a récités lorsque conformément à la Loi, Il « montait » trois fois l'an à Jérusalem.
Mais Jésus annonce la destruction du Temple, il fait de son propre corps et du corps de l'être humain le temple véritable, là où Dieu réside ; désormais ce n'est « ni sur cette montagne ni à Jérusalem » qu'il faut se rendre en pèlerinage. « Dieu est Souffle et c'est dans le Souffle et la vigilance » qu'on doit l'adorer et le trouver.
Le pèlerinage dans la nouvelle alliance qu'inaugure Jésus doit se vivre à l'intérieur, vers ce lieu de nous-mêmes où s'origine le Souffle et la Conscience, « c'est là et nulle part ailleurs qu'est « notre Père, notre Roi, notre Epoux ». On sait que de telles paroles Lui ont coûté la vie, car aux yeux de ses contemporains, c'était blasphémer que de faire du corps fragile et périssable de l'humain, la Demeure Sacrée, de l'Eternel, Incréé, Inaccessible... et pourtant où chercher ailleurs celui que nous cherchons si ce n'est dans celui qui le cherche ? YHWH n'avait-Il pas dit à Abraham : « va vers toi-même » ?
Jésus fut crucifié, mis à mort, enseveli ; de nombreux « témoins » disent que « le troisième jour Il ressuscitât d'entre les morts ». Son pèlerinage terrestre avait franchi les portes de la mort, il était allé au bout de lui-même, à la découverte au fond de sa vie mortelle, de la Vie qui ne meurt pas...
Cette « découverte » fut de nouveau « recouverte » dans un tombeau qu'on appellera plus tard un « Saint Sépulcre », qui devint le lieu saint de toute la chrétienté, son lieu de pèlerinage... Beaucoup de pèlerins « armés » ou « désarmés » mourront pour défendre ce « haut lieu ». Pourtant la parole qui résonne du tombeau est toujours inentendue : « Ne cherchez plus parmi les morts Celui qui est Vivant. Il n'est pas ici, Il est Ressuscité ».
Est-ce là un des secrets du pèlerinage chrétien à Jérusalem : aller au plus près de ce qui mort ou mortel pour entendre l'appel à « sortir de là », et à se tenir debout (ressusciter) dans ce qui demeure à jamais vivant ?
Dans la tradition de l'Islam le pèlerinage aussi est important, la jeune communauté musulmane émigrée à Médine en 622 avait tout d'abord adopté les rituels de la tradition biblique dont la prière et le pèlerinage en direction de Jérusalem, jeûne du dixième jour du premier mois de l'année rappelant le Yom Kippour.
Ce n'est que vers 624, suite aux difficultés de Mohammed avec les juifs qui ne veulent pas le reconnaître comme prophète, de la même façon qu'ils avaient refusé de reconnaître Jésus comme Messie, que fut donné l'ordre de prier en direction de la Ka'aba à la Mecque, ainsi que de s'y rendre en pèlerinage. C'est à ce moment également que fut institué le jeûne du mois de Ramadan. Autant de façons de déclarer l'indépendance de l'Islam naissant par rapport aux rituels et pèlerinages qui l'ont précédée. Il est dit pourtant qu'à la fin des temps la Quibla, l'orientation de la prière, sera de nouveau à Jérusalem, ainsi que le pèlerinage où sous le discernement de Jésus on reconnaîtra « les vrais croyants »... d'où l'importance « eschatologique » de Jérusalem pour les musulmans ; mais pour le moment c'est à la Mecque et particulièrement au moment du grand pèlerinage (Hadj) qu'ils retrouvent, au-delà des différences ethniques qui les constituent, l'identité qui leur est commune, c'est au moment du pèlerinage que l'umma, la communauté se reconnaît comme telle.
Le pèlerinage est considéré comme l'un des cinq piliers de l'Islam et il est obligatoire pour tout musulman qui en a la capacité physique et financière (Cor 3, 97). On comprend alors pourquoi furent condamnés ceux qui relativisaient l'importance du pèlerinage à la Mecque, le réduisant à un symbole extérieur, du pèlerinage intérieur que tout homme doit accomplir vers la Kaaba, la pierre noire, dans le temple du cœur.
Halladj aura à subir le même supplice que Jésus pour avoir affirmé : « Détruis la Kaaba pour la rebâtir vivante et priante parmi les anges. » Le but du pèlerinage ce n'est pas un lieu extérieur, une pierre noire, ou une présence numineuse, c'est Dieu Lui-même, qui habite dans le cœur de l'homme purifié, et c'est autour de lui, de son axe en nous, que nous devons faire la « circombulation » rituelle ; n'est-ce pas un hadith célèbre qui proclame : « Ni ma terre ni mon ciel ne me contiennent mais je suis contenu dans le cœur de mon serviteur fidèle. » ?
Le pèlerinage de la vie humaine tourne autour de cet axe, qu'il soit symbolisé par la Kaaba, le Mont Moriah, le Temple de Jérusalem, à chaque pas comme à chaque tour on est censé se rapprocher du centre ou de la Source : « À l'entour de mon Dieu va ma ronde autour de cette antique tour, je tourne à longueur de siècles... » disait Rilke en écho avec la foule immense des pèlerins quelque soient leur tradition, en écho aussi avec les philosophes qui ne cessent de « tourner autour de la question » du principe ou de l'origine ; Source de vie, créatrice de toutes nos soifs et des chemins tracés par l'insatiable désir : « Comme un chœur autour de son coryphée, nous tournons perpétuellement autour du Principe de toutes choses... et quand nous le contemplons, nous obtenons la fin de nos désirs et nous nous reposons. Alors nous ne sommes plus en désaccord, mais formons autour de lui une danse dans laquelle l'âme contemple la Source de la vie, la Source de l'intelligence, le Principe de l'être, la cause du bien, la racine de l'âme. » (Plotin, Ennéades, VI, 9).
Pèlerinage intérieur
Ainsi à côté des pèlerinages religieux orientés vers ces lieux considérés comme saints ou sacrés, lieux de cultes ou de célébrations, il y a le pèlerinage intérieur : le chemin à parcourir c'est l'espace qui nous sépare du Dieu que nous cherchons au loin sur la terre ou au plus haut dans les cieux et nous-mêmes. C'est le temps qu'il nous faut pour que se réalise le retrait de la projection, celui que nous cherchons et projetons au dehors, il est au dedans de nous, c'est le temps d'une eucharistie, celui que nous cherchons, nous le sommes...
Alors pourquoi faut-il marcher ? Il n'y a pas d'effort à faire pour être soi-même, nous ne pouvons pas être autre chose que nous-mêmes ni être ailleurs que là où nous sommes ! Cela tout le monde le dit ou prétend le savoir... c'est en marchant qu'on l'éprouve vraiment ; c'est pour cela qu'il ne faut pas opposer pèlerinage extérieur et pèlerinage intérieur. Ce qui fait l'unité des deux pèlerinages, c'est le pèlerin lui-même indissociablement corps et esprit, rêve et pesanteur et la marche est un chemin non seulement d'unification de soi (corps – cœur - esprit), la tête se souvient enfin qu'elle a des pieds, mais aussi d'unité avec la Source et le principe qui nous fonde.
La liturgie du matin de Pâques, nous dit : « Ne cherchez plus au dehors celui qui est vivant au dedans de vous. »
Entendre cette parole, ce n'est pas arrêter sa marche, mais lui donner son assise. Désormais nous ne marchons plus vers quelqu'un, nous marchons avec lui, en lui. Le pèlerinage atteint son but quand il nous fait entrer dans le mouvement de la Vie qui se donne... Le pèlerin est alors « Celui qui marche », « Celui qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles... »
Jean-Yves Leloup
Etoiles
« Sois en ce monde comme un étranger ou un voyageur qui passe son chemin ». Cette parole du prophète Muhammad donne le ton du détachement qui doit animer le fidèle musulman ; au-delà, elle fait de la vie un pèlerinage permanent, un voyage sans fin. Le Pèlerinage (hajj), rite abrahamique selon l'islam, consacre sur le plan rituel cette nécessité du déplacement, puisqu'il s'agit du cinquième « pilier » de cette religion. Mais d'autres pèlerinages, moins canoniques, font concurrence à ce pilier de la foi : ceux que l'on voue aux tombes des saints musulmans. En climat chiite également, les sanctuaires des Imams restent très sollicités. Chez les soufis – les spirituels de l'islam -, la pérégrination (siyâha) est avant tout l'occasion de ''voyager au centre de soi-même''.
Islam : le pèlerinage perpétuel
Jusqu'au XIXe siècle, l'immense domaine de l'islam était un espace ouvert, et l'on n'y hésitait pas à franchir de grandes distances, conformément aux injonctions coraniques qui recommandent de parcourir la terre pour méditer sur la nature et l'histoire humaine. « Cherchez la science, fût-ce jusqu'en Chine ! », disait le Prophète, dans l'Arabie du VIIe siècle.
Toutefois, d'après le même Prophète, le fidèle musulman ne doit se préparer à partir en pèlerinage que pour se rendre à trois mosquées : la Mosquée sacrée (La Mecque), la Mosquée de Médine et la « Mosquée très éloignée » (Jérusalem). D'évidence, chacun de ces sanctuaires est investi d'une charge religieuse différente. Le rôle de La Mecque est de loin prédominant, car c'est l'axe géographique et spirituel de toute la communauté.
Une expérience unique dans la vie
Le grand Pèlerinage (hajj) est soumis à des conditions religieuses et rituelles précises. Ne peut s'y rendre que celui ou celle qui a acquitté ses dettes morales et matérielles. En effet, le pèlerin risquait auparavant sa vie au cours du voyage, et la risque de nos jours sur place en raison de l'intensité de la foule. Sur le plan symbolique, il doit être en règle avec le monde, puisqu'il s'en détache pour cheminer vers la mort de son ego, si ce n'est la mort physiologique : les pèlerins âgés souhaitent en effet avoir leur dernière demeure en ces lieux saints. Si ces conditions sont réunies, le hajj doit être accompli au moins une fois dans la vie.
Le hajj s'inscrit dans un temps et un lieu spécifiques car, d'évidence, on n'accède pas au Centre du monde sans provoquer une rupture avec la vie profane. Il se déroule sur quelques jours du mois lunaire de Dhû l-Hijja, et son moment le plus intense est la « station » à Arafat, à une dizaine de kilomètres de La Mecque. Le sanctuaire de La Mecque, qui enchâsse la Kaaba, n'est donc pas le seul site du Pèlerinage : d'autres, qui se trouvent entre Arafat et la ville sainte, ponctuent le parcours rituel du pèlerin. L'état de sacralisation (ihrâm) retranche le pèlerin de sa condition ordinaire pour le remettre en harmonie avec celle de l'état primordial, matérialisée par le territoire sacré (haram) entourant La Mecque. L'entrée en état d'ihrâm se fait à l'un des points précis situés sur le périmètre de ce territoire, en fonction de l'origine géographique. Pour ce faire, le pèlerin se purifie par une ablution complète, et revêt un vêtement particulier, sans couture et de couleur blanche, ce qui symbolise la nature pure et originelle de l'homme (en islam, il n'y a pas de péché originel). A partir du moment où le pèlerin a formulé son intention, préalable nécessaire à tout acte rituel, il s'interdit certains actes comme les relations sexuelles, la coupe des cheveux ou des ongles.
Le territoire sacré, quant à lui, est régi par des règles spécifiques, qui se conçoivent bien lorsqu'on écoute cette parole du Prophète : « Dieu a consacré ce territoire le jour où Il a créé les cieux et la terre. Il demeure donc sacré, de la sacralité même de Dieu, jusqu'au Jour de la Résurrection ». On ne peut donc ni faire entrer ou sortir la terre qui se trouve dans ce territoire, ni y chasser les animaux sauvages, ni arracher les plantes qui y poussent naturellement. Les criminels peuvent y trouver asile, ainsi que les bêtes pourchassées. A La Mecque, les fautes ont plus de poids qu'ailleurs, car l'homme est mis directement dans la Présence divine. Quiconque connaît les lieux saints de l'islam peut attester que La Mecque est le lieu de la Majesté divine (al-Jalâl) implacable, abrupte, tandis que Médine, la ville du Prophète, incarne la Miséricorde divine (al-Rahma). Pour cette raison, tel ascète qui accomplit soixante-sept pèlerinages à pied, ne mangeait que trois dattes par jour durant ses séjours à La Mecque, de peur de déféquer en ces lieux saints... Lors de son dernier pèlerinage, le Prophète lui apparut en rêve pour le délivrer de cette ascèse forcenée : « Cesse de te fatiguer ainsi, lui dit-il, nous t'avons accepté ».
La quête islamique de l'Unité se manifeste avec une clarté quasi géométrique. Dieu est Un, et tout ce qui existe s'unifie en s'orientant vers cette unique origine. Toutefois, à l'intérieur de la Kaaba, l'orientation rituelle n'a plus lieu d'être, car les différences de directions sont abolies. Au centre du monde, les contrastes ou oppositions qui caractérisent ce dernier ne sont plus subis mais librement assumés.
Durant les prières rituelles qui se déroulent tout autour de la Kaaba, surtout lors du Pèlerinage où la densité humaine est extrêmement grande, on ressent le flux des prières de tous les musulmans à travers le monde qui convergent, en permanence, vers La Mecque : du fait des décalages horaires, les cinq prières par jour deviennent multitude. On perçoit alors l'unité de la communauté musulmane et, au-delà, de la communauté humaine.
Puisque les pèlerins proviennent de toutes les régions du monde, puis y retournent, quelque chose du Centre est ainsi disséminé à la périphérie. Une parole du Prophète témoigne de cette diffusion concentrique de la baraka du Pèlerinage : « Nul pèlerin, affirmait-il, ne prononce la talbiya (formule que nous allons évoquer plus loin) sans que les pierres, les arbres ou les mottes de terre se trouvant à sa droite et à sa gauche ne prononcent eux aussi la talbiya jusqu'aux confins de la terre ». Tout endroit sur la terre, en effet, est rattaché de façon immédiate au Centre mecquois, et c'est en ce sens que le Prophète disait : « La terre entière est pour nous [musulmans] une mosquée pure ». De fait, les musulmans apprécient d'accomplir la prière rituelle en pleine nature, car ils se sentent reliés plus directement à Dieu. Ils peuvent d'ailleurs le faire durant leurs voyages (à cheval, en voiture, en avion...).
La tension des fidèles musulmans vers l'Un s'exprime par leur aspiration vers le Centre. L'un des secrets du Pèlerinage, selon le théologien Ghazâlî, réside dans ces instants de communion des pensées, et des invocations qui sont adressées à Dieu lors de la « Station » à Arafat. Cette aspiration y est telle qu'elle provoque, dit-on, la précipitation de la pluie de la Miséricorde. De fait, dans ce climat très sec, le temps est souvent couvert, voire pluvieux, le jour de Arafat uniquement.
Le Pèlerinage, résorption dans l'Unicité divine
« Les pèlerins, disait le Prophète, sont les hôtes de Dieu ». Ils viennent en réponse à l'Appel divin. C'est le sens de la talbiya : « Me voici à Toi, Mon Dieu, me voici à Toi. Tu n'as pas d'associé. La louange, le bienfait, ainsi que la royauté T'appartiennent. Tu n'as pas d'associé ! » Cette formule doit être prononcée à voix haute pour briser l'oubli et l'éloignement qui sont la condition habituelle de l'être humain.
Ainsi, le Pèlerinage est mort et résurrection : allant vers la mort initiatique, le pèlerin ne reviendra plus jamais à son état initial. Enveloppés dans leurs vêtements d'ihrâm qui évoquent des linceuils, les pèlerins se voient tels qu'ils seront au Jour du Jugement, sortis de leur tombe pour comparaître devant Dieu. De fait, lorsqu'ils meurent de leur mort physiologique, les musulmans se font souvent ensevelir enroulés dans l'habit d'ihrâm qu'ils ont revêtu à La Mecque.
Le pèlerin se résorbe donc dans l'Unicité divine. L'annihilation de l'ego humain se matérialise bien évidemment dans les sept circumambulations (tawâf) qu'effectue le pèlerin autour de la Kaaba. Pour le soufi Ibn 'Arabî, elles représentent le néant existentiel de l'homme autour de la seule Réalité véritable : l'Être de Dieu. Mais cette extinction en Dieu prend toute sa signification à Arafat, immense plaine désertique d'où la vue s'échappe sur d'austères montagnes. Dans ce no-man's land, au sens littéral de l'expression, on ne se trouve plus dans un environnement familier, mais sur quelque planète lointaine. C'est l'impression que l'on ressent en visitant l'endroit en-dehors de l'époque du Pèlerinage. Lorsqu'on revoit Arafat durant le Pèlerinage, la densité de la foule rend le site méconnaissable !
La plaine de Arafat est en fait un lieu métaphysique, et donc un non-lieu physique; pour cette raison sans doute, elle ne fait pas partie, et contre toute attente, du territoire sacré (haram). A Arafat, la théophanie divine n'est liée à aucune forme particulière, alors qu'à La Mecque elle a pour siège le Temple saint, la « maison de Dieu ». A Arafat, il n'y a pas le moindre support, arbre, mémorial, construction ou autre; il y a juste ce face-à-face dépouillé et grandiose du croyant avec l'Absolu. Pour les musulmans, ce site est primordial sur le plan de l'histoire humaine. Des légendes affirment en effet qu'Adam, chassé du paradis, chût d'abord à Ceylan, puis, en modèle des futurs pèlerins, se rendit en Arabie. Ève, quant à elle, se trouvait à Jedda (le nom de cette ville viendrait de l'arabe jadda, « l'aïeule », c'est-à-dire Ève). L'un et l'autre se seraient connus à nouveau, ou « reconnus » - ta'ârafâ en arabe - à Arafat, précisément.
Le Pèlerinage intérieur
Ce pèlerinage vers le centre du monde est simultanément un voyage vers le centre de son propre être. N'est-il pas dit dans le Coran : « Nous [Dieu] sommes plus proches de l'homme que sa propre veine jugulaire » (50 : 16) ? Tout en pratiquant avec ferveur les rites du Pèlerinage, les musulmans doivent prendre la Kaaba pour ce qu'elle est : un simple support d'adoration. On connaît la propension de l'islam au dépouillement. Traquant toute trace d'adolâtrie, le calife Omar, deuxième successeur du Prophète, avait déjà affirmé qu'il n'embrasserait la Pierre Noire s'il n'avait vu le Prophète le faire. Voici Râbia al-'Adawiyya, sainte irakienne du IXe siècle, qui, sur la route du Pèlerinage, vit venir à elle la Kaaba. « Ce qu'il me faut à moi, dit-elle, c'est le maître de la Kaaba et non la Kaaba ; qu'ai-je à faire d'elle ? » Et elle ne daigna pas la regarder. Certains soufis ont même traité la Kaaba d' « être mort », et assimilé la circumambulation à une « prière faite sur un cadavre ». De nombreux mystiques ont ainsi appelé au Pèlerinage intérieur ; par suite, les docteurs de la Loi les suspectaient de rendre caduque l'obligation du Pèlerinage extérieur. C'est l'un des chefs d'accusation retenus contre Hallâj, mis à mort à Bagdad en 922. N'avait-il pas écrit ces vers :
Les gens ont un pèlerinage, et moi j'ai mon pèlerinage vers ma maison.
Ils sacrifient des animaux, moi je sacrifie mon âme et mon sang.
Il est des hommes qui processionnent, mais non avec leur corps.
Ils processionnent autour de Dieu, qui les a dispensés d'aller au sanctuaire.Rûmî, le fondateur des Derviches tourneurs, proclamait à son tour :
Ô vous qui partez vers le Pèlerinage, où allez-vous ?
Le Bien-Aimé est ici. Venez ! Venez !
A propos du Pèlerinage intérieur, Ibn 'Arabî commente une parole fameuse attribuée tantôt au Prophète, tantôt à 'Alî : ''Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur''. « En te mettant en quête de la Maison de Dieu, tu te mets en quête de toi-même ; lorsque tu parviens auprès de toi-même tu sais qui tu es, lorsque tu sais qui tu es tu connais ton Seigneur, et tu sais si tu es Lui ou si tu n'es pas Lui : c'est alors que tu obtiens la science véritable ».
De nos jours, et en raison du flux toujours croissant des pèlerins, le hajj est véritablement une épreuve. On entend souvent dire que la 'umra, le petit pèlerinage que l'on peut accomplir hors des grands mouvements de foule, est, en comparaison, du "miel". Au demeurant, le caractère éprouvant du hajj lui est consubstantiel, puisque celui-ci n'a d'autre but que la purification et la mort initiatique : « Mourez avant de mourir ! », disait le Prophète. En fait, l'épreuve que constitue le hajj est à la mesure de la position cyclique finale dans laquelle nous nous trouvons : pour l'islam, dernière religion révélée pour cette humanité, l'homme connaît actuellement un éloignement maximal par rapport à l'état paradisiaque.
Les « visites pieuses » (ziyârât) aux tombes des saints
Les pèlerinages aux tombes des saints musulmans ne sont pas toujours bien vus par les oulémas, surtout les ''réformistes'' parmi eux. Pourtant, s'ils témoignent de la vitalité d'une religiosité de type populaire, ils sont également le fait de certaines élites, religieuses, politiques ou autres. Les mausolées des saints de l'islam exercent toujours leur prodigieuse faculté d'attrait, car les lieux où ont vécu et où sont morts ces saints sont réputés chargés de baraka, cette « bénédiction » de Dieu qui irrigue la communauté des fidèles via le Prophète et ses successeurs, les awliyâ', « amis » ou « proches » de Dieu. Chacun vient y chercher ce qui répond à son attente : les soufis y sollicitent l'« illumination » de l'âme, tandis que le commun des croyants a des requêtes plus matérielles, liées au mariage, à la stérilité, aux examens, etc. Dans les deux cas, c'est l'intercession du saint qui est visée.
Pour les fidèles démunis, la visite au sanctuaire du saint tient souvent lieu de pèlerinage à La Mecque. Ainsi, le mouled (fête anniversaire d'un saint) de Sidi Ahmed Badawî à Tanta (Egypte) a longtemps éclipsé le pèlerinage aux lieux saints de l'islam. On y a compté, en effet, jusqu'à deux millions de pèlerins, soit autant qu'à La Mecque ! Dans certains sanctuaires, les fidèles tournent d'ailleurs autour de la tombe du saint, à l'instar des pèlerins mecquois qui se livrent au tawâf autour de la Kaaba. Plus que de simples visites pieuses, les mouleds égyptiens sont aussi foires, fêtes patronales, animations festives... Puisqu'ils reposent parfois sur un pèlerinage pré-islamique (mais islamisé par la suite) et sont bien implantés en milieu rural, ils suivent un rythme solaire, alors que les rites prescrits par l'islam (jeûne, Pèlerinage...) s'inscrivent dans le calendrier lunaire.
Un autre grand pèlerinage contemporain est le magal qui réunit deux millions de personnes à Touba (Sénégal), ville où le cheikh Amadou Bamba a fondé la confrérie des Mourides. On y vient non seulement pour rencontrer son marabout, prier devant le mausolée de ses ancêtres ou participer aux longues séances nocturnes de chants religieux, mais aussi pour faire des achats, retrouver des amis, admirer des spectacles de rue. Dans les milieux soufis, il existe une véritable étiquette de la « visite » : prononcer des formules spéciales, saluer le saint, demander son autorisation, baiser le seuil du tombeau en entrant, réciter des litanies prescrites par la confrérie ou par la dévotion personnelle, sortir à reculons par respect, etc.
Les pèlerinages chiites
Qu'en est-il, maintenant, de la dévotion des musulmans chiites aux tombes de leurs Imams, ou encore des saintes femmes appartenant à leur famille ? L'atmosphère est à peu près la même dans tous les sanctuaires chiites d'Irak comme d'Iran. Le pèlerin est ordinairement sollicité dès son arrivée dans l'enceinte sacrée pour être accompagné par un prieur professionnel, qui lui soufflera les meilleurs mots pour s'adresser au saint. Entré dans la grande salle illuminée à plafond en éclats de miroirs, après avoir baisé respectueusement les ferrures de la porte, le pieux chiite cillera devant toutes les chandelles et les lustres qui rivalisent avec la lumière d'un midi d'été. Déchaussé à l'entrée, il pénètrera les mains ouvertes pour recevoir les bénédictions dans la salle qui entoure la châsse sacrée. Là, une rumeur continuelle portera sa ferveur, celle des pleurs et des sanglots. Pleurer, dans ce lieu chargé d'émotion sainte, est l'attitude normale, celle qui soulage le cœur. On pleure en communion avec les douze Imams et leur famille. La méditation est mise en branle par une foule de pèlerins qui font les circumambulations rituelles. Ils se bousculent pour aller porter leurs lèvres un instant jusqu'à la grille du sépulcre et glisser éventuellement par un interstice qui une offrande sous forme de billet, qui une invocation, qui un vœu. Le tombeau lui-même, couvert d'un brocart, peut très bien rester, les jours d'affluence, invisible, tant la foule est dense. Le pèlerin qui s'éloigne après avoir tourné autour du mausolée ne partira pas sans avoir versé une obole dans un des troncs prévus à cet effet, ni sans avoir accompli au moins une fois sa prière rituelle auprès de la tombe.
La pérégrination (siyâha), projection terrestre de la Voie soufie
A l'instar des frères des ordres mendiants de l'Occident médiéval, nombreux étaient les « pauvres en Dieu » (fuqarâ' : un des noms que se donnent les soufis) à choisir une vie itinérante en s'adonnant à la mendicité. Il s'agissait pour eux de « parcourir la terre pour pratiquer la méditation et se rapprocher ainsi de Dieu ». La plupart des soufis se sont soumis, au moins pour une période, à ce qu'ils considéraient comme une méthode spirituelle à part entière, et cela était requis plus particulièrement des novices. « Les pérégrinations, explique un maître, sont indispensables au faqîr qui débute dans la voie. Le voyage dévoile les défauts et purifie les âmes et les cœurs ; il élargit le caractère et, grâce à lui, la connaissance du Créateur gagne en ampleur... On a dit que le faqîr est comme l'eau : s'il séjourne trop longtemps à la même place, il s'altère et devient putride... ».
Pour les soufis, la siyâha est une sorte de retraite ambulante, de projection terrestre de la Voie initiatique. Sa discipline s'enracine dans un fondement métaphysique selon lequel le cosmos dans sa totalité est voué à un voyage perpétuel. Qu'elle en soit consciente ou non, toute créature chemine. La course des astres, la rotation des sphères célestes, la trajectoire qui, depuis la semence paternelle, fait parcourir à l'homme les quatre saisons de la vie puis les étapes de sa destinée posthume sont, parmi d'autres, des figures de ce mouvement perpétuel des réalités cosmiques. C'est le cas a fortiori de la Tarîqa, la Voie initiatique des soufis, et même d'un mot si galvaudé que celui de Sharî'a : ce terme ne signifie pas la « loi », mais la route, le chemin. La Sharî'a, c'est la voie large pour tous les croyants, tandis que la Tarîqa est la voie étroite pour les candidats à l'initiation.
De façon concrète, celui qui partait en pérégrination observait certaines règles. Il ne le faisait qu'après avoir obtenu l'agrément de son maître. Il se devait d'effectuer chaque pas en gardant conscience de Dieu : « Et les serviteurs du Miséricordieux, ceux qui marchent humblement sur la terre... » (Coran 25 : 63). Il emportait avec lui un petit récipient pour faire ses ablutions. Lorsqu'il arrivait dans une localité où se trouvait une zâwiya (centre de soufis), il devait rendre visite à son cheikh. En entrant, il ôtait d'abord sa chaussure droite (en sortant, il mettait d'abord la gauche), se lavait les pieds, et accomplissait une prière de salutation, etc.
Toutefois, et de façon assez paradoxale, beaucoup de maîtres dénoncent l'inutilité du voyage physique. A quelqu'un qui le questionnait sur ses voyages, ajoutant « l'eau stagnante finit par se putréfier », un soufi bien connu répondit : « Sois un océan, tu ne pourriras pas ! » On demanda au même quelle était la nature de la Voie des soufis. « Ôte-toi du chemin, tu arriveras à Dieu ! », répondit-il. « N'envie pas celui qui pérégrine à travers les contrées isolées et les déserts, tout en gardant son âme avec lui, avertit un autre soufi. Celui qui part en emportant avec lui les causes du mal, il n'est pas réellement parti ! ». Une confrérie majeure du soufisme a toujours mis l'accent sur « le voyage dans sa propre patrie », lequel s'effectue à l'intérieur de soi-même. A la limite, le soufi est sujet à une « ascension immobile » vers Dieu ; il ne monte pas, il n'a pas à se déplacer, car il vit déjà dans la Présence divine.
Eric Geoffroy.
Le sens du pèlerinage
Quelle est la signification du pèlerinage pour un bouddhiste? Certains lieux sont sacrés parce qu'ils sont associés à une déité particulière. Le Mont Kaïlash, par exemple, est considéré comme le palais de Chakrasamvara, situé au centre de son mandala. D'autres endroits doivent leur sacralité à la présence et aux bénédictions de grands saints. L'Himalaya est ainsi ponctué de lieux où séjourna Gourou Rinpotché et de grottes où médita Milarépa.
Bien souvent, un lieu associe ces deux aspects. Ainsi, Milarépa, Götsangpa et Shabkar font partie des nombreux maîtres qui passèrent des années en retraite autour du Mont Kaïlash. Le pèlerin fait le tour de la montagne sacrée en récitant le mantra de Chakrasamvara et s'arrête dans les grottes où ces grands saints vécurent. Il s'y recueille un moment ou y passe quelques jours qui peuvent devenir des mois ou des années de retraite.
Ces lieux sont une puissante source d'inspiration pour la pratique spirituelle. On dit qu'un mois de méditation engendre les mêmes progrès spirituels qu'une année de retraite passée dans un autre endroit. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, évoquer et s'imprégner de la vie des grands sages dans les lieux-mêmes où ils ont vécu est beaucoup plus inspirant que de lire leur biographie dans d'autres circonstances. Le site sacré est un rappel constant de leur extraordinaire détermination à parcourir le chemin de l'Eveil et des qualités hors du commun qu'ils ont développées. Ce rappel stimule la diligence et l'enthousiasme du pratiquant, facilitant ainsi son ascèse.
Là, aucun instant n'est ordinaire. L'inspiration du lieu demeure comme une présence invisible qui imprègne même les intervalles entre les périodes de méditation tels que le repos, la prise des repas ou toute autre activité simple de l'ermite. A un niveau plus intérieur, ces lieux sont porteurs d'une bénédiction particulière, car les liens de l'interdépendance situent chacune de nos actions dans une continuité. C'est pourquoi la présence spirituelle des ermites du passé est dotée d'un puissant pouvoir de transformation. Il est fréquent d'entendre un pèlerin s'exclamer en parlant de la demeure d'un grand maître : "C'est comme s'il venait tout juste de quitter les lieux!"
Ce sentiment est renforcé par les traces visibles du passage du saint : l'âtre en pierre sur lequel il faisait du feu, le coin de la grotte sobrement aménagé où il s'asseyait, le muret de pierre qui en fermait l'accès. Il y a aussi les témoignages de faits miraculeux, tels l'empreinte d'une main ou d'un pied dans le roc.
La visite des grottes et des ermitages du Tibet oriental où Dilgo Khyentsé Rimpotché vécut près de vingt ans en retraite fut pour nous, ses disciples, non seulement une émouvante découverte, mais surtout un enseignement et une source de force qui ravivent à tout moment la pratique spirituelle.
Le pèlerinage est aussi vécu comme une purification : le pèlerin ne ménage pas ses efforts et chemine à pied, évitant autant que possible de monter à cheval. Il peut même aller jusqu'à accomplir le pèlerinage en se prosternant de tout son long, comme s'il se servait de son corps pour mesurer la longueur du chemin. De tels pèlerins partis du Kham ou de l'Amdo mettent un an pour atteindre Lhassa. Nous avons rencontré un homme qui avait fait treize fois le tour du Mont Kailash en se prosternant de tout son long. Chaque pérégrination avait duré vingt jours, y compris le franchissement du col de Drolma à 5900 mètres d'altitude.
Il n'est donc pas étonnant que les lieux saints aient inspiré les bardes du Tibet, comme Shabkar, qui chante sa joie lorsqu'il arrive au pied de l'Amnyé Machén :
Une parure de soie blanche
Orne ce majestueux sommet immaculé.
Ceux qui contemplent ces glaciers adamantins
Nourrissent des pensées pures et s'épanouissent dans le Dharma.Les animaux sauvages s'ébattent à loisir
Dans les prairies vallonnées des contreforts.
A contempler leurs gambades et leurs poursuites insouciantes,
Le rire fuse spontanément.Une petite hutte de pierre,
De l'eau, du bois et quelques ardoises
Comblent aisément tous les besoins.
En vérité, les serviteurs sont inutiles.Sur cette montagne, le bonheur et l'épanouissement spirituel vont de pair;
Le mot adversité y est inconnu.
Ceux qui méditent en ce lieu
Voient poindre le soleil de la réalisation spirituelle.A l'abri de cette cime, abandonnez toute préoccupation mondaine.
Il suffit d'y vivre pour que la joie et la félicité se manifestent.
Le pèlerinage est encore plus inspirant lorsqu'on est accompagné d'une personne qui connaît la tradition orale attachée aux lieux. Les détails et anecdotes ainsi relatés s'enrichissent ultérieurement de la lecture d'une description des lieux retraçant l'histoire et expliquant les vertus de ce site.
Errer d'un lieu à l'autre, comme le vent qui passe sans s'attacher aux endroits qu'il survole, ravive le sentiment de l'impermanence, diminue nos attachements et replace dans une perspective plus juste les préoccupations de la vie ordinaire qui nous font souvent oublier l'essentiel. Les offrandes que l'on fait dans ces lieux sacrés favorisent la générosité et le détachement. L'hommage rendu aux déités renforce le respect envers le Bouddha. Le rappel des enseignements développe la foi dans le Dharma, tandis les joies et les difficultés partagées avec les autres pèlerins illustrent les qualités de la Sangha.
Enfin, le pèlerinage est un entraînement à la "vision pure" qui consiste à reconnaître la nature de Bouddha dans tous les êtres et la pureté originelle des phénomènes. Le monde est perçu comme un mandala, les sons comme des mantras, et les pensées comme des manifestation de l'Eveil. Ecoutons à nouveau Shabkar :
Dans l'incommensurable palais
De la pureté primordiale née d'elle-même,
L'univers et les êtres apparaissent comme un déploiement
De divinités, visibles et cependant irréelles.
Tous les sons étant la résonance de la vacuité,
La prière n'est jamais interrompue.
Les pensées libérées d'elles-mêmes
Sont l'immensité du plan absolu.
Mais si inspirant soit-il, le pèlerinage extérieur est surpassé par le pèlerinage intérieur, celui du chemin vers l'Eveil qui, lui, peut s'accomplir dans les quelques mètres carrés d'un ermitage.
Texte publié avec l'autorisation amicale de Matthieu Ricard.
Texte paru dans « Himalaya Bouddhiste »
de Matthieu Ricard , Olivier et Danielle Fölmi,
Editions de la Martinière 2002 , p.76