Le temps du pèlerinage

Kairos

Faut-il traduire “Kairos” par “l'Instant”, “l'occasion”, “le moment favorable” ? Toujours est-il que d'Hésiode à la fin de l'époque romaine nombre de formules exaltent dans les textes grecs la puissance du Kairos. Hésiode affirme : « Le Kairos en tout est la qualité suprême » (Travaux V, 694) et Pindare : « Rien ne vaut mieux que de connaître le Kairos » (Olympique XIII, V. 48). Sophocle vante : « Kairos, le meilleur des guides dans toute entreprise humaine ». (Electre V, V 75-76). Poseidippcs chante, dans une épigramme, « Kairos tout puissant » ; Polybe constate que « Kairos commande toutes les œuvres humaines » (Histoires IX, 15) et Callistrate à la fin du bas empire, rappelle encore qu'il n'est d'autre artisan de beauté que Kairos » (Imagines, 6).

L'accumulation des citations n'arriverait pas à dire toute l'importance du Kairos pour le monde antique et quand le Livre de l'Apocalypse de Jean dès son premier chapitre nous dit que « proche est le Kairos » (Kairos èggîs – Apoc. I, 3) ne faut-il pas prêter attention à ce « temps favorable » comme étant le « bon moment » celui où à travers l'événement, la transparence ou l'effondrement se révèle « ce qui était, ce qui est, ce qui vient », c'est-à-dire, le poids d'une Présence qui arrête on fait craquer le temps dans son déroulement horizontal (Chronos). Kairos serait alors l'instant vertical, l'instant d'une décision, d'un « à propos » qui nous arrache à notre « être pour la mort » ; l'instant où notre pèlerinage découvre sa fin, dans le pas profond, ultreïa, le pas de plus, le pas au-delà, « plus outre » dans l'outre de soi qui est aussi l'Autre de Soi, « le Je qui est un Autre » dont parlait « l'homme aux semelles de vent » ?
Kairos dans l'art médical

Il est intéressant de remarquer que le mot “Kairos” dans la Grèce archaïque désignait une partie du corps, la partie la plus sensible ou la plus vulnérable, celle par laquelle peut nous être ôtée la vie et qu'il s'agit donc de protéger (généralement la gorge ou le ventre). De même qu'on parle de « moment décisif » on peut parler « d'endroit décisif » à propos du Kairos qui s'inscrit dans le corps.

La notion de Kairos dans les traités hippocratiques, comme sans doute chez les Thérapeutes d'Alexandrie, revient souvent. Elle est invitation à la sobriété et à la mesure, particulièrement dans les régimes alimentaires. On ne distinguait pas alors, cuisine et médicine et tout l'art du cuisinier et du médecin est d'observer quels sont les aliments appropriés pour la survie et la santé de chacun. Avec des remarques aussi amusantes que précises, car ce qui convient à un animal ou à un homme de forte constitution, n'est pas approprié à une femme ou à un enfant. Il s'agit sans doute de bon sens, ou « d'à-propos » qui est encore une bonne traduction du mot “Kairos”.

On remarquera également que les mêmes aliments ou les mêmes remèdes n'ont pas les mêmes vertus selon l'heure du jour ou la saison. Le “Kairos” en médecine est toujours un art du temps, du « moment favorable » et le médecin qui n'a pas ce sens du “Kairos”, non seulement ne soigne pas bien ses malades, mais il peut voir leur état empirer.

On ne résume pas ainsi en quelques mots les dix volumes des œuvres complètes d'Hippocrate (Paris, 1839-1861), on peut pour avoir une vision d'ensemble de ce corpus se référer aux travaux de A.-J. Festugière, “Hippocrate, l'ancienne médicine, Paris, 1948” ou simplement citer quelques lignes du chapitre V du “premier livre des maladies” qui tente de faire la synthèse sur cet art des “Kairos” en médecine :
« Les moments favorables pour agir (Kairos) sont nombreux et de toutes sortes en médecine, comme le sont les maladies, les affections et leurs traitements. Les moments les plus fugitifs sont quand il faut porter secours à des malades qui défaillent, qui étouffent...
« Il ne suffit pas d'intervenir un peu plus tard car, un peu plus tard ils sont morts. C'est le bon moment pour agir (Kairos) qui importe, dès que le patient subit cet accident. Tout secours (tout soin) apporté avant que le patient ait expiré est un secours (un soin) apporté quand il faut (en Kairé) et ce moment pour agir (o Kairos) existe dans toutes les maladies
...

Pour les maladies ou blessures qui ne sont pas mortelles mais touchent un endroit décisif (Kairia estein) s'il y survient des douleurs qu'une évolution correcte peut faire cesser, les secours (soins) du médecin ne sont pas nécessaires, il est d'autres maladies qu'il convient de traiter (Kairos esti) tôt le matin... il en est d'autre qu'il faut traiter une fois par jour et peu importe à quel moment... Tels sont les moments d'agir (oï Kairoï) dans certains cas – ce qui doit être traité le matin, si on le traite à midi ; on traite à contretemps (a Kairos).

À contretemps dans ce sens que le mal empire parce que le traitement ne se fait pas quand il faut (en Kairo). (Collection hippocratique in R. Wittern, New York, p. 12-14).

On voit toute l'importance pour un thérapeute d'avoir le sens ou la grâce, du Kairos ; qui est l'art d'être attentif au moment présent, dans un corps, perçu dans sa relation avec l'univers, ses heures et ses saisons, mais contemplé aussi dans sa relation avec l'Être qui dans cet instant lui donne souffle et vie.
« Observe la mesure, point de zèle excessif, l'à-propos (Kairos) l'attention au moment favorable, c'est-à-dire, l'instant, l'ouverture à ce qui dans la détresse nous sauve et nous guérit, tel est dans tous les actes humains la qualité suprême » (d'après Théognis [v.401] et le vers 694 des Travaux d'Hésiode).

Jean Yves Leloup, 2009

 

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Au cours de sa marche, le pèlerin, la pèlerine ne manqueront pas de se laisser interroger sur leur rapport au temps. Voici quelques pistes de réflexions sous forme poétique inspirées par mes premiers pèlerinages à pied à Saint-Jacques de Compostelle.

LA NUIT EST FAITE POUR DORMIR

Couché de soleil

 

La nuit est faite pour dormir,
Le jour pour pèleriner
Il n'y a pas lieu de le nier
« Tout homme est homme sur le chemin de Compostelle »

Il y a un temps pour tout
Et un temps pour tous
Un temps pour marcher
Un temps pour se reposer

Le temps pour tout n'est pas le même pour tous

Il n'y a ni rapide , ni lent
Ni premier, ni dernier
Tout pas est pas sur le chemin de Compostelle

Respectons le rythme du temps
Et le rythme de notre propre temps.

Aurore du chemin
Septembre 2007

« Tout homme est homme sur le chemin de Compostelle » est extrait du titre du livre de Laurence Lacour :  
« Jendia,jendé
Tout homme est homme
Sur le chemin de Compostelle »

 

 

LE TEMPS DE PRIER

Zoé Lemonnier

Souvenons-nous du texte du Qoeleth
Il se décline aussi sur le chemin
Voici ce que j'en ai retenu ce matin :

Il y a un temps pour la marche, un temps pour la halte
Un temps pour partir, un temps pour arriver,
Un temps pour quitter, un temps pour trouver
Un temps pour la solitude, un temps pour la rencontre
Un temps pour la terre souple, un temps pour les cailloux,
Un temps pour la poussière, un temps pour la boue,
Un temps pour le soleil, un temps pour le brouillard
Un temps pour descendre, un temps pour monter
Un temps pour le compost, un temps pour l'étoile

Et le temps
d'entrer dans ce rythme du temps
c'est maintenant

un temps pour inspirer, un temps pour expirer,
le temps de prier
c'est tout le temps,
à chaque instant

Aurore du chemin
Septembre 2007

 

 


 

UN VIEUX PELERIN AU PELERIN DE CE MATIN


Un pas est un pas sur ce chemin.
Mais il y a pas et pas
Un pas qui en vaut dix mille
Et cent mille qui n'en valent pas un seul
Qui saura le dire ?
Lui Seul

Alors,
Tout pas est un pas
Tu es sur le chemin
Tu as droit à ce pas
En toute plénitude,
Je te le laisse faire,
Mon frère,
Ma sœur.

Aurore du chemin
Septembre 2007

 

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